PORTRAIT: Véronique ou le service public au service des droits de l’enfant.

Véronique Bavière, 59 ans, directrice de l’école élémentaire Oran dans le 18ème arrondissement de Paris. Portrait d’une femme qui s’est engagée plus de la moitié de sa vie en faveur des petits Parisiens.

L’école élémentaire Oran est à l’image du quartier de la Goutte d’or. Son entrée, repeinte par les enfants à l’aide de motifs de tissus, se fond dans le décor des boutiques de WAX[1]. Véronique est directrice depuis seize années dans cette école et comptabilise à elle seule quarante années d’enseignement. « Je suis maitresse d’école depuis mes dix-neuf ans ».

l’entrée de l’école élémentaire Oran, rue d’oran 75018 Paris


« Je m’étais promis de ne jamais faire prof’. Quand j’étais élève je trouvais qu’ils n’aidaient pas ceux qui étaient en difficulté et ne s’occupaient pas de ceux qui s’ennuyaient »

Véronique, toute souriante nous fait entrer délicatement dans l’antre de sa mémoire et de ses souvenirs. L’histoire de cet engagement dans l’enseignement public commence en 1978 après l’obtention de son baccalauréat. « J’ai rencontré un étudiant qui m’a dit « tu sais ils recrutent au rectorat et si ça marche tu peux devenir institutrice suppléante ».  Ça a marché et du jour au lendemain je me suis retrouvée dans une classe face à des enfants. C’était une classe de perfectionnement ce qui correspond aux ULIS[2] aujourd’hui ».

Véronique se rappelle lentement de cette première classe. « Il y avait un enfant qui était hydrocéphale, il y avait un autre petit gamin qui avait vu son frère jumeau se faire écraser et qui avait arrêté son développement intellectuel à ce moment-là, il y avait un bègue aussi ». Grâce à cette première expérience avec ces enfants en difficulté et au soutien de l’équipe enseignante, elle se découvre une vocation.

Fille d’une professeure de maths-physique et d’un pilote d’essai, Véronique s’était pourtant juré de ne jamais être dans l’enseignement. « Je m’étais promis de ne jamais faire prof’. Quand j’étais élève je trouvais qu’ils n’aidaient pas ceux qui étaient en difficulté et ne s’occupaient pas de ceux qui s’ennuyaient »ironise Véronique.


« C’est vrai que je préfère modifier mon environnement pour que les choses aillent mieux, plutôt que partir »

Passée par l’école normale (l’ancêtre des ESPE[3]) pour faire ses classes pendant deux années, elle développe pour la titularisation une approche pédagogique basée sur la musique. « J’ai passé mon certificat d’aptitude pédagogique avec une chanson pour distinguer le son « f » et « v » et je l’ai écrite avec les enfants. J’écrivais déjà des chansons et j’ai commencé à écrire avec les enfants à ce moment-là, et puis je n’ai jamais arrêté », nous informe-t-elle. « La musique c’était la base de mon enseignement, on écrivait tout le temps, on chantait tout le temps ».

Alors qu’elle doit choisir son école d’affectation, elle opte pour l’école élémentaire Tourtille, une école implantée dans le quartier populaire de Belleville dans le XXe arrondissement de Paris. « J’y allais pour les stages quand j’étais en formation. Je cherchais aussi une école avec une population difficile. Je suis resté vingt ans là-bas. C’est vrai que je préfère modifier mon environnement pour que les choses aillent mieux, plutôt que partir ».


« j’aime quand on dit que ce n’est pas possible, et montrer que c’est possible »

À Belleville, Véronique s’y engage corps et âme. « J’étais enseignante le jour et bénévole le soir ». Elle monte avec plusieurs enseignants en 1986 l’ASCETE (l’Association Sportive et Culturelle de l’Ecole Tourtille Elémentaire). « On a créé plein d’ateliers, à côté de la musique on faisait du théâtre, du tir à l’arc, du trampoline, de l’escalade ».Son engagement prend forme dès sa première année à Tourtille avec cette classe de CE1. « À la rentrée scolaire, je voulais un CP et le directeur m’a dit « prend cette classe ils ne savent toujours pas lire ». Sauf que pendant un an ils avaient au moins appris à faire le bazar »s’amuse Véronique.

Véronique reconnait en elle deux fils conducteurs qui n’ont cessé de l’animer : une ultra sensibilité à l’injustice et une volonté indéfectible pour défendre les plus fragiles. « Comme j’aimais les causes perdues j’ai pris cette classe de CE1, j’aime quand on dit que ce n’est pas possible, et montrer que c’est possible »rebondit-elle.


« Au final, c’est grâce à l’écriture, au chant et au théâtre, qu’ils ont appris à lire »

« Je ne savais pas du tout par quel bout les prendre. Un collègue m’a dit de m’intéresser à ce qu’ils étaient, d’où ils venaient. C’est donc à ce moment que j’ai commencé à discuter avec mes élèves pour apprendre plus de choses sur leurs vies, celles de leurs parents. Puis on a monté un spectacle où on chantait dans toutes les langues, ça s’appelait « Viens voir Belleville ! » On y montrait qu’il suffit d’aller chez le voisin pour voyager »

« Au final, c’est grâce à l’écriture, au chant et au théâtre, qu’ils ont appris à lire », conclut-elle.

Cette classe de CE1, Véronique va la suivre jusqu’en CM1. Chaque année, c’est le même procédé. Autour du chant et de la musique, les enfants découvrent leurs droits, ceux de la convention internationale des droits de l’enfant, et se construisent.

À la différence des enseignants qui se sédentarisent à un niveau et voient défiler des élèves chaque année, Véronique récupère ses classes en CE2 et les suit jusqu’à les voir partir au collège. « On a mené chaque année des spectacles ». Véronique se rappelle ce voyage où sa classe a été sponsorisée par Yves Saint-Laurent : « On est passé sur FR3 et nous sommes partis en Hollande parce qu’on avait monté un spectacle sur Rembrandt ».


« Quand ce n’est pas juste, j’ai vraiment du mal. Ça m’a beaucoup guidé dans ma vie ça. Je n’ai pas de mérite, je ne peux juste pas faire autrement »

Alors qu’on peut se demander d’où elle puise cette énergie et ce goût pour les défis, Véronique se confie. « À cause de plusieurs évènements familiaux, j’ai perdu peu à peu confiance dans les adultes. Je suis rentrée en conflit avec ma famille quand j’étais enfant parce que des choses me révoltaient. Mais en dehors de ma famille, dans des structures d’éducation populaire, j’ai rencontré des adultes en qui j’ai pu avoir confiance », nous raconte-t-elle avec émotion.

Véronique se rappelle aussitôt de cette anecdote alors qu’elle était enfant. « Quand j’étais en CM1, il y avait des filles qui distribuaient des bonbons uniquement à leurs copines. Je ne trouvais pas ça juste et donc j’ai organisé une distribution de bonbons. Je récupérais tous les bonbons, j’asseyais tout le monde et je distribuais équitablement les bonbons à tous les enfants ». « Quand ce n’est pas juste, j’ai vraiment du mal. Ça m’a beaucoup guidé dans ma vie ça. Je n’ai pas de mérite, je ne peux juste pas faire autrement ».


« Le plus gros cadeau que l’on puisse faire à un enfant quand on est enseignant, c’est de mettre à sa disposition le plus de choses possible pour qu’il fasse son choix et utilise les outils dont il a besoin pour apprendre, avec ce qu’il est »

L’engagement de Véronique pour les enfants ne s’arrête pas à l’école Tourtille, au contraire ce n’est que le point de départ. Elle montera, avec l’auteur-compositeur Fabien Bouvier, plusieurs comédies musicales dans le cadre des « Serruriers magiques », une association qu’ils ont créée pour accompagner les enfants lorsqu’ils quittent l’école élémentaire. « On a monté une SCI[4] et on a acheté une première maison de vacances pour les enfants dans la Sarthe en 1998, puis on est parti dans La Creuse en 2012. Pour tous les enfants qui se sont engagés dans les spectacles et qui ont travaillé c’était une récompense pour eux de passer des vacances gratuites. Tous les enfants étaient égaux, personne ne payait les séjours ».

Alors que Véronique voit défiler les jeunes instituteurs venus faire leurs armes à l’école Oran, elle présente l’approche éducative idéale à avoir avec les élèves. « Le plus gros cadeau que l’on puisse faire à un enfant quand on est enseignant, c’est de mettre à sa disposition le plus de choses possible pour qu’il fasse son choix et utilise les outils dont il a besoin pour apprendre, avec ce qu’il est ».

Véronique pense aussi que, dans chaque enfant, se trouve une richesse à révéler. C’est possible si l’on s’en occupe vraiment. Elle se rappelle de cette petite fille qui bégayait constamment et dont le papa se moquait en disant « Celle-là elle fait des photocopies quand elle parle ». Cette même petite fille, quand elle faisait du théâtre, voyait son bégaiement disparaitre comme par magie.

« Avec certains parents qui nous expriment leur colère, j’ai envie de savoir quel est leur problème avec l’école, pourquoi ils nous renvoient tout ça à la figure. C’est là qu’il faut aller. Une fois qu’on aura compris, on pourra aider leur gamin »

Cette bataille pour l’épanouissement de l’enfant va de pair avec le soutien à la parentalité. Aider les parents et leur prouver que leurs enfants sont capables de réaliser de belles choses. « Quand je vois les parents me dire à la fin des spectacles « Je ne savais pas que mon enfant pouvait faire ça » c’est mission accomplie »se félicite Véronique.

Bien que très investie sur scène, Véronique n’oublie pas qu’elle est tout d’abord enseignante et fonctionnaire de l’Éducation Nationale. D’ailleurs, elle a une certaine idée du service public. « Être au service du public c’est analyser le contexte dans lequel on sert. Le premier travail est de comprendre qui sont les personnes en face de nous, sans projeter d’idées toutes faites. Il faut leur donner la parole et les écouter. Là où j’apprends le plus, c’est quand j’écoute les parents. Avec certains parents qui nous expriment leur colère, j’ai envie de savoir quel est leur problème avec l’école, pourquoi ils nous renvoient tout ça à la figure. C’est là qu’il faut aller. Une fois qu’on aura compris, on pourra aider leur gamin ».

Pour ce qui est du quartier dans lequel elle œuvre depuis seize années, « la Goutte d’or » a bien changé depuis qu’elle est arrivée. « Quand je suis arrivé à Oran, il y avait 78% de CSP[5] défavorisées à très défavorisées. » Ces dix dernières années, elle a senti une accélération du changement de la population. « Au fur et à mesure les logements insalubres sont détruits, les gens sont envoyés ailleurs en banlieue, et c’est beaucoup plus mixte. »  Si elle salue les bienfaits de cette mixité pour les enfants, elle met en avant d’autres problématiques à composer avec cette nouvelle population. « On vient de lancer un ciné-club, où l’idée c’est de faire venir les parents à l’école. Certains parents nous envoient les nounous pour accompagner les élèves, je leur ai dit non », s’agace Véronique.


« Je peux le dire, on a redoré le blason de l’école Oran ».

Lorsque Véronique quittera l’Éducation Nationale, elle aura marqué à jamais ceux qui l’auront côtoyée. « La Bavière ? C’est une institution ! » lâche, tout reconnaissant, un agent municipal de l’école. Elle espère qu’une fois partie, ce qu’elle aura semé et insufflé toutes ces années avec ses équipes, perdurera dans le temps pour tous ces enfants qu’elle considère finalement comme les siens.

« Je peux le dire, on a redoré le blason de l’école Oran ».


[1] Le WAX est un tissu très en vogue en Afrique Subsaharienne où il sert à confectionner de nombreux habits

[2] Unité Localisé pour l’Inclusion Scolaire

[3] École Supérieure du Professorat et de l’Éducation

[4] Société Civile Immobilière

[5] Catégorie Socio Professionnelle

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